Art: l’engagement politique des artistes africains d’hier à demain

L’art s’est, de tout le temps, mis à la disposition des luttes politiques. Il a accompagné l’élan de développement dans certains pays après la victoire de certains progressistes. Il fait partie des éléments qui mobilisent autour des idéaux d’émancipation. Outil qui encourage, il fait disparaitre la peur quand les peuples font face à certains périls. 

Dans les années 1950, le Guinéen Keïta Fodeba était déjà une grande personnalité dans le monde des arts en France. Le Ballet africain de Keïta Fodeba écumait presque tous les continents. Ses œuvres empreintes des préoccupations de son temps se traduisaient dans ses créations. En 1956 grâce à l’entregent d’Ahmed Sékou Touré, il s’engage à visage découvert en politique. Après le triomphe du « Non » en Guinée Conakry le 28 septembre 1958, il fait partie de l’équipée qui accompagne le champion du parti démocratique de la Guinée (PDG) dans la gestion du pouvoir post-indépendance.

Keïta Fodeba dans les gouvernements successifs auxquels il a participé n’a pas occupé un portefeuille ministériel de la culture mais c’est un des artisans du rayonnement de la culture guinéenne par ses avis experts. L’auteur de  « Aube africaine » n’était une exception. D’autres artistes du continent noir par leurs compositions avaient orienté leur choix politique et militaient pour le triomphe de ces choix. Au Congo Brazzaville, Franklin Boukaka  prit fait et cause pour la Révolution congolaise dirigée par le commandant Marien N’Gouabi. Il sera d’ailleurs victime des contradictions entre révolutionnaires. Pour avoir été considéré comme un des éléments du putsch dirigé par Ange Diawara dénommé le Mouvement du M22, Franklin Boukaka avec d’autres camarades seront assassinés le 22 février 1972. Auteur compositeur, le Bicheron, Pont sur le Congo, les Immortels… attestent de sa contribution artistique pour le rayonnement des idéaux politiques auxquels il était attaché.

Dans le même ordre d’engagement, Joseph Kabasselé, fondateur du groupe musical African Jazz, témoin de la Table Ronde qui s’est statuée sur l’indépendance de la République démocratique du Congo (RDC). Elle s’était déroulée en deux phases en Belgique. La première a eu lieu  du 20 janvier au 20 février 1960 et la seconde du 26 avril au 16 mai de la même année. Cet artiste musicien pendant la période était un fervent partisan de l’indépendance et ne marchandait pas son soutien indéfectible à Patrice Emery Lumumba. Avec son groupe ils composeront les morceaux qui allaient rythmés les processus d’indépendance en Afrique : Indépendance Cha-cha et Table Ronde. Kabasselé pour son engagement au côté  des indépendantistes congolais  fera partie du gouvernement Lumumba.  Il occupera le poste du secrétariat d’Etat à la Culture. Certaines de ses chansons, en hommage au héros de l’émancipation congolaise et à ses deux camarades M’Polo et Okito assassinés au Katanga en 1961, seront censurées sous le magistère Mobutu.

Le lien de l’engagement politique ne s’est jamais coupé entre les différentes générations d’artistes en Afrique. Pour s’être opposé au refus de l’alternance  de Blaise Compaoré, les artistes ont mis leurs arts à la disposition de la lutte. Sams’K le Jah et Smockey, tous deux membres du Mouvement le Balai Citoyen, ont pesé de leurs poids d’artistes pour contrer la révision de la clause limitative du mandat présidentiel connu sous le nom de l’article 37. Ils ont alterné composition et engagement physique pendant la lutte qui a aboutie à l’insurrection populaire des 30 et 31 Octobre 2014 au Burkina Faso. Les deux citoyens balayeurs n’étaient pas seuls. Le Collectif Tekré, l’ex groupe Faso Kombat, des reggaemen et bien d’autres musiciens, par des compositions, ont su trouver des mots pour galvaniser le peuple dans sa quête pour le changement. Au Cameroun, au nom de la même lutte pour plus de liberté, Valsero et ses camarades croupissent en prison. Partout en Afrique aujourd’hui comme au temps des luttes pour l’affranchissement des mains du colonialisme, des artistes sans hésiter  ont  apporté leurs pierres.

Des pans de l’art, autres que la musique, ont servi et servent toujours des nobles causes politiques. A titre d’illustration en 1953, Présence Africaine commande un film intitulé : « Les statues meurent aussi ». Le film est réalisé sous forme documentaire de format court métrage. Ces auteurs sont Christ Marker, Alain Resnais. Pour le message anti- colonialiste qu’il véhicule, il est censuré par l’administration coloniale. Après les indépendances en 1969 se crée le  Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO). Son orientation est anti-impérialisme. Pour s’en convaincre, il faut lire la Charte d’Alger sur le cinéma africain de 1975. Pour toujours attester de l’engagement des cinéastes à réécrire l’histoire politique de l’Afrique en tant  qu’artistes. Ce sont les thèmes abordés dans leurs réalisations filmiques.  « Sarraounia » du réalisateur Med Hondo est un exemple de conviction militante. Il a fallu l’appui politique de la Révolution burkinabè par l’implication du président Thomas Sankara pour que Sarraounia soit réalisé parce qu’il magnifiait la bravoure d’une héroïne africaine qui fut face aux colons.

Pour ces genres de films, les guichets financiers occidentaux  n’étaient pas prêts à  accompagner. Camp de Tiaroye de Sembène Ousmane est une deuxième œuvre cinématographique qui confirme l’engagement politique des cinéastes africains. Ce film qui a encore reçu le soutien de la Révolution burkinabè, par l’envoie des comédiens comme Gustave Sorgho sans grande contrepartie, parce que Sembène a souffert pour boucler le budget. Cette œuvre déroule l’ingratitude de la France vis-à-vis des Tirailleurs sénégalais qui après la guerre voulaient aussi  jouir des meilleures conditions de vie. Comme réponse, la coloniale sema la mort dans les rangs africains pour que se tue à jamais leur revendication légitime.

 L’art est un outil de combat et les artistes, quels que soient les secteurs dans lesquels ils exercent, l’utilisent à merveille. Toujours dans le domaine de l’art mais cette fois-ci sur les planches.  Les théâtreux, comme ils se plaisent à s’appeler,  ont fait aussi à maintes reprises preuve d’engagement par leurs créations. Quelques exemples suffisent pour témoigner de messages politiques qui sont souvent véhiculés dans l’art dramatique. Sank la patience des morts d’Aristide Tarnagda et Nuit blanche à Ouagadougou, une œuvre prémonitoire sur la chute de Blaise Compaoré de Serge Aimé Coulibaly finissent par convaincre que les dramaturges ont aussi une dose de « subversion » dans la création.

Les luttes politiques se sont menées hier, elles se mènent aujourd’hui et se mèneront demain et l’un des instruments de combat que l’Afrique sollicitera toujours sera l’art dans son ensemble. Quand le Bembeya évoque la bravoure de Tourmagan Traoré, le généralisme de Soundjata ou quand Sory Kandia Kouyaté  magnifie le courage de Kemé Boureima, le chef d’Etat- major de l’Armée de Samory, quel Africain engagé pour la cause du continent ne frémis pas dans son âme ? Tant qu’il y aura la vie et son lot d’injustice, les artistes réaliseront leurs œuvres pour dénoncer les travers et encenser ce qui est juste et bien.

Saglba Yaméogo

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