Masso Traoré So, promotrice de Huilerie Céleste du Burkina « J’ai commencé mon commerce avec 100 000 fcfa »

« J’ai commencé mon commerce avec 100 000 fcfa »

Masso Traoré épouse So, est une opératrice économique dans le secteur de l’industrie à Bobo-Dioulasso, plus précisément dans la production d’huile de coton. Comptable de formation et promotrice de l’Huilerie Céleste du Burkina (HCB), Mme So fait partie des femmes qui forcent l’admiration au Burkina. Dans cette interview, elle lève un coin de voile sur ses débuts dans l’entrepreneuriat, des réalités et des difficultés sur le terrain et livre des conseils pour les femmes qui aimeraient entreprendre. 

HAKILI TIMES (HT) : Parlez-nous de votre parcours dans l’entrepreneuriat 

Masso So (MS) : J’ai commencé d’abord par le petit commerce, vente de vêtements et des pagnes hollandais avec les femmes dans les services à crédit dans les années 88–89, jusqu’à l’obtention de mon BEP en comptabilité en 1990. Ensuite, j’ai postulé à un concours de la province de la Comoé où on cherchait des gérants pour les unités socio-économiques. J’ai été  première sur la liste des admis et c’est ainsi que j’ai commencé à travailler comme gestionnaire d’une unité socio-économique à Banfora. Tout se passait pour le mieux et comme je gérais une unité socio-économique, j’ai eu l’initiative de créer une salle de cinéma pour mon propre compte à Bindougousso à Bobo-Dioulasso en 1997. Avec cette salle, j’ai initié des matinées cinématographiques dont les recettes étaient utilisées pour aider plus d’une centaine de femmes du quartier à se lancer dans le commerce (vente de condiments, de bois) qu’elles remboursaient afin de pouvoir aider d’autres et économisaient sur les bénéfices pour être autonomes financièrement.

Tout se passait bien jusqu’en 2000 où la Société Nationale de Cinéma du Burkina (SONACIB) tombe en faillite, d’où des difficultés pour avoir des films à projeter. Je résistais toujours néanmoins, grâce à un partenariat avec le Ciné Bembaya du Mali qui continuait de me fournir des films. Ma salle fonctionnait jusqu’à ce que le problème de films devienne international et le Mali se trouvait aussi dans des difficultés. J’ai dû fermer ma salle pour ouvrir une boutique de vêtements prêt-à-porter la Merveille du Boulevard  que je faisais venir de France.

Parallèlement à la boutique, je me suis lancée dans l’import-export en 2004. Je faisais venir du Canada des friperies. Ça n’a pas fait long feu du fait de la concurrence des Libanais qui étaient dans le domaine avant moi. J’ai donc renoncé à la friperie pour les pagnes, les tissus, les draps et linges en coton toujours importés du Canada pour les vendre en gros au grand marché de Bobo-Dioulasso. Cela n’a duré qu’une année, car j’ai dû arrêter à cause de la santé de mon troisième garçon qui a eu des problèmes cardiaques. Impossible pour lui de survivre en Afrique, donc on a dû déménager aux Etats-Unis. Plus de 5 ans de vie là-bas. J’ai décidé de me lancer dans la vente des voitures de luxe. Et qu’est-ce que je faisais ? Je prends les commandes à Ouagadougou et je faisais venir les véhicules des États-Unis. Jusqu’au jour où je me suis fait doubler 100 000 dollars (50 millions fcfa) prêtés à la banque. Je me suis remise de ma perte en me disant que c’est une expérience amère de la vie qu’il faut surmonter. La vie n’est pas toujours rose et on croise souvent des personnes mal intentionnées sur son chemin.

Après cette mésaventure, je me suis relancée dans les pagnes, mais cette fois-ci des pagnes Wax que je vendais au comptant. Parallèlement, j’aidais mon époux qui était un compressé des chemins de fer, dans sa fondation GASMO, un groupe scolaire ; nous sommes à neuf établissements à nos jours. Jusqu’en 2011 où j’ai perdu finalement mon garçon suite à une erreur médicale et j’ai décidé de reprendre mes activités en créant une société de distribution de marchandises. J’avais comme clients,  les Grands Moulins du Mali (Koulikoro), SODIMA, CITEC, etc. Et l’idée m’est venue de me lancer dans l’industrie afin de pouvoir investir et créer de l’emploi dans mon pays. Mon ambition est de développer mon pays. Même si le parcours est plein d’obstacles, il faut savoir se relever à chaque fois qu’on tombe et réfléchir à comment faire pour ne plus tomber.

Parcours édifiant !  On dira que vous avez touché à tout. Dites-nous pourquoi l’industrie et précisément dans le domaine de l’huilerie ?

L’huilerie pour deux raisons. La première, à mon enfance, ma tante (grande-sœur de mon père) était la première grossiste de la CITEC. Donc on en vendait à la maison et les consommateurs venaient se ravitailler en détail à la maison. La deuxième raison, j’étais encouragée par une jeune sœur dans ce secteur. Quand j’ai pensé à créer une industrie, je me suis dit pourquoi pas une huilerie.

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans l’huilerie ?

Les difficultés dans l’huilerie sont immenses. D’abord, quand je me lançais dans l’huilerie, il y avait la mévente. Jusqu’en 2016-2017, j’achetais l’huile pour revendre quand les prix grimpaient. En 2017, on a constaté que le coût n’a pas suffisamment grimpé et moi j’avais un stock, on a donc vendu à perte.

Vous avez parlé de l’huile que vous achetiez pour revendre. A quelle année avez-vous commencé à produire au niveau de votre usine ?

J’ai commencé la production en 2018. Mais on n’a pas pu vendre un bidon à l’époque, car tel que notre huile était produite, on ne pouvait pas se permettre de vendre au même prix que les autres huiles, donc on s’est retrouvé avec une production invendue.

Hormis la mévente, rencontrez-vous d’autres difficultés ?

Il y a d’autres difficultés telles que l’acquisition de la matière première. Elle est souvent insuffisante, inaccessible et pas de même qualité.  Si on tombe sur de mauvaises graines de coton, cela engendre des pertes sur tous les plans. Surtout quand il s’agit des tourteaux de mauvaise qualité, cela donne une huile de mauvaise qualité.

Comment procédez-vous pour la matière première ?

Je paye les graines de coton avec la SOFITEX (ndlr : société burkinabè de fibres textiles) directement.

Comment comptez-vous vous imposer sur le marché burkinabè ? En sachant qu’il y a plus d’une vingtaine d’huileries à Bobo, sans oublier les importations ?

Je compte m’imposer par la qualité de mon produit et l’innovation de mes emballages. Les gens commencent à se rendre compte des conséquences d’une huile de mauvaise qualité sur la santé. Donc ils recherchent de plus en plus la qualité. A ce propos, il y a un médecin qui disait que les Burkinabè ont des problèmes cardiaques dus à la mauvaise alimentation. On consomme tout ce qui vient de l’extérieur au détriment de ce que nous avons. Par exemple, nous avons du riz local qu’on délaisse au profit du riz importé, sans savoir comment ce riz est conservé.

Quelle est votre stratégie pour lutter contre la mévente ?

Pour pallier la mévente je fabrique du savon, qui est un sous-produit de l’huile. 50% des huiles destinées à la fabrication du savon proviennent de ma propre production. Ce qui permet d’absorber une partie pour ne pas trop ressentir la mévente.

Pensez-vous que la savonnerie pourra lutter contre la mévente ?

Oui. Car je suis déjà à 80% de ma production. Donc en transformant mon huile en savon, ça me donne une bonne marge bénéficiaire. Il suffit seulement de développer la stratégie d’écoulement de mon savon et l’huilerie reposera sur la savonnerie.

Parlant de la qualité, vous avez reçu un prix lors de la 7e édition du Prix Burkinabè de la Qualité en novembre 2018. De quoi s’agit-il exactement ?

Un jour à la télévision j’ai vu la publicité de la 7e édition du Prix Burkinabè de la Qualité et je me suis dit qu’il faut qu’on arrive à s’évaluer étant donné que je suis rentrée dans le secteur, pas pour me faire de l’argent seulement, mais pour mettre sur le marché un produit de qualité. Donc cette ambition m’a poussée à aller me mesurer en déposant mon dossier pour l’évaluation. Il y a en tout quatre prix à savoir : le bronze, l’argent, l’or et le diamant.  Nous avons décidé de postuler pour le dernier prix, le diamant. A l’issue de l’audit de 3 jours à l’usine, il s’est avéré que nous ne remplissons pas toutes les conditions pour ce prix. Mais en encouragement, nous avons eu le prix spécial pour la réalisation du produit et la maîtrise des processus de fabrication. Et c’est une satisfaction pour moi pour un début.

Etes-vous prêtes pour la 8e édition du Prix Burkinabè de la Qualité ?

Oui. Car le rapport de l’audit et les recommandations lors de la 7e édition nous ont permis de nous perfectionner. Nous sommes donc prêtes pour la 8e édition.

L’Etat burkinabè a décidé d’accompagner l’huilerie Céleste au régime B du code d’investissement. Comment tirez-vous profit de cet avantage ? Est-ce que c’est déjà effectif ou êtes-vous toujours en discussion ? Si oui quelles sont les difficultés pour la réalisation ?

Pour le code des investissements, l’arrêté est déjà signé, mais le régime n’est pas encore mis en application. Nous avons introduit une demande pour le constat de la réalisation et c’est après ce constat que le régime prendra effet. Notons que ce régime a des obligations et des avantages comme, par exemple, le nombre des employés qui est de 30 permanents déclarés à la CNSS et certains impôts qu’on ne paiera plus.

Combien d’employés avez-vous à ce jour ?

J’ai 10 permanents, 30 saisonniers et 60 occasionnels.

Quelle analyse faites-vous de l’entrepreneuriat féminin en termes de contraintes pour les femmes qui s’affirment, mais aussi en termes d’avantages pour le développement économique du Burkina Faso ?

L’entrepreneuriat féminin est comme tout autre entrepreneuriat. En principe il ne devrait pas avoir de difficultés, mais ici on rencontre pas mal de difficultés. En Afrique généralement on voit mal les femmes faire certaines activités. Pourtant elles sont plus posées et plus tranquilles dans la tête. Contrairement aux hommes qui ne sont pas fixes. Les hommes sont généralement jaloux lorsque les femmes sont au-devant des choses, surtout lorsqu’une femme est économiquement indépendante, on pense qu’elle ne peut pas être une bonne femme au foyer. Ce qui n’est pas vrai, mon mari a toujours souhaité que je sois à l’aise, il a toujours compté sur moi. Selon mon analyse personnelle, l’homme veut toujours avoir le dessus sur la femme, parce qu’il se dit que c’est lui le chef, en oubliant qu’une femme indépendante ne peut apporter que du bonheur dans son foyer.

Vous avez été la marraine de la 3e édition des Journées de l’entrepreneuriat féminin (JEF). Quels conseils avez-vous à donner à toutes ces femmes, étudiantes principalement?

Elles ont déjà fait l’essentiel : faire des études. Sur le plan professionnel, chacune sait déjà ce qu’elle maîtrise. Ce n’est pas en un seul jour qu’on devient quelqu’un. Que chacune évolue doucement selon sa vocation, ne pas se décourager malgré les difficultés. Je vois de plus en plus l’Etat et certaines institutions financières accompagner les jeunes. Je profite lancer un appel à nos dirigeants afin qu’ils facilitent l’octroi de crédits aux jeunes. Avant, il y avait peu de femmes instruites, contrairement à maintenant. Que l’Etat essaye d’accompagner un peu chacune à se valoriser dans son secteur. Par exemple moi j’ai commencé mon commerce avec 100 000 fcfa que j’ai investis. Il y a un autre adage qui dit : « quand tu veux monter sur un arbre et que tu commences par les branches en laissant le tronc, la branche peut se casser et tu vas tomber. Donc il faut toujours monter sur un arbre par le tronc d’abord, jusqu’à atteindre le sommet ». J’encourage vraiment les jeunes à aller de l’avant en commençant petit à petit et persévérer dans les études. Ne pas toujours vouloir commencer grand, mais aller lentement mais sûrement.

Quel message à l’endroit du public burkinabè ?

J’ai confiance aux produits que je fabrique. Ce sont des produits qui vont répondre aux attentes des Burkinabè. J’invite les donc à consommer aussi bien l’huile que le savon. Ce sont des produits qui répondent aux normes qualité. Ce sont des produits qui seront plus tard exportés, ce qui va apporter une valeur ajoutée au Burkina Faso. Nous invitons la population à nous encourager en consommant nos produits. Plus nous achetons les produits venus d’ailleurs, plus ce sont ces pays-là que nous arrangeons au détriment notre propre pays.

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