Mgr Anselme Titianma Sanon: « L’Afrique ne se trahit pas ! »

Mgr Anselme Titianma Sanon le 29 décembre 2019 à Bobo-Dioulasso. © HTM

Il est un concentré du religieux, du traditionnel, de l’intellectuel et du culturel. D’aucuns diront que l’Archevêque émérite de Bobo-Dioulasso, Mgr Anselme Titianma Sanon est « une personnalité énigmatique et emblématique » (confère le livre Hommage et Témoignages à Monseigneur Anselme Titianma Sanon… paru en juillet 2015). Qu’à cela ne tienne, on reconnait également que c’est « un citoyen religieux engagé dans la construction de la République au sens étymologique du terme ». Ce qui se caractérise par sa participation dans la résolution de crises et la réconciliation dans bon nombre de pays. Etre catholique tout en étant authentiquement africain, c’est l’un de ses postulats.

Admis à la retraite depuis novembre 2010, Mgr Anselme Titianma Sanon se consacre depuis à ce qui serait sa vocation profonde : la culture vue sous l’angle de l’agriculture, la culture intellectuelle et spirituelle.  En novembre 2019, à l’occasion de la 15e édition de la Foire internationale du livre de Ouagadougou (FIL0), il dédicace un livre au titre évocateur : « Présence au présent. » Le prétexte est tout trouvé pour Hakili Times d’aller à sa rencontre. Sans trop de protocole, il nous donne rendez-vous dans sa résidence de Yégré, à Bobo Dioulasso le 29 décembre dernier. C’est une personne affable, au service du prochain, qui nous a reçus. Le temps, on ne l’a pas senti passer. Alors que nous en avions initialement conclu pour une, nous avons finalement passé deux heures à l’écouter. Il ne manque d’ailleurs pas de plaisanter à ce propos : « Le sénior, plus il vieillit, plus il devient bavard (rires) ! »

L’entretien (émaillé d’anecdotes et d’exemples de la vie courante) a ainsi porté sur son livre, l’importance qu’il accorde aux valeurs traditionnelles et culturelles, le rôle qu’il a joué en tant que président du Collège des sages pendant les périodes troubles qui ont suivi la mort du journaliste Norbert Zongo le 13 décembre 1998, les difficultés socio-politiques et sécuritaires auxquelles le Burkina Faso est confronté.

 

Hakili Times: Vous avez récemment dédicacé un livre à Ouagadougou, intitulé « Présence au présent ». Qu’est-ce que vous voulez faire passer comme message à travers ce titre ?

Mgr Anselme Titianma Sanon: Si vous le permettez, en Africain, je vais vous saluer avec votre public et toute cette Afrique, mère continent, avec des souhaits de paix, de renouvellement et aussi de solidarité renouvelée. Si vous le permettez, je dois ajouter que ça a été une surprise très agréable pour moi, quand j’ai vu le numéro 00 de votre magazine. Cela m’a fait revivre… C’est dans l’Evangile où il y avait les vieillards sérieux, comme on dit, qui reçoivent les jeunes foyers, Joseph et Marie avec Jésus. Alors, il prend et il prophétise pour l’avenir. Alors, un de nos grands africains, Augustin dit Paul, qui dit que « le vieillard tenait l’enfant dans ses mains, mais c’est l’enfant qui guidait le vieillard. » Il m’arrive souvent de vivre cela. Ce qui fait que je suis toujours penché vers ce qui naît.

Pour le bulletin dont vous voulez parler « Présence au présent », le titre, ça signifie quoi ? L’humain, l’homme, chacun de nous n’a pas toujours la possibilité d’être présent en lui-même. Or, c’est en étant présent à soi-même qu’on peut vivre les évènements que nous appelons du présent, de l’actualité. Autrement, on demeure à la surface des évènements comme soi-même ; on n’est pas en fait au centre de soi-même. C’est en devenant présent à soi-même qu’on peut mesurer la densité du présent, la dangerosité du présent, qu’on peut apporter une appréciation intellectuelle, éthique et spirituelle, on pourrait dire humaniste sur les évènements.

Le titre mériterait un autre livre ! Parce que le contenu qui est donné ici, c’est l’expérience religieuse, spirituelle, éthique et spiritualiste, on pourrait dire, de tous les horizons. A ce niveau, et je l’ai expérimenté, un musulman et un chrétien ou un catholique peuvent s’asseoir ensemble et prier. A ce niveau, et je l’ai fait avec des hindouistes, des moines bouddhistes. Comme on est présent chacun à soi-même, l’un ne craint pas que la religion de l’autre l’emporte. Je ne suis pas le seul à avoir fait cette expérience. Le Pape Jean Paul II à Assise en 1986 l’a fait. Si c’est vraiment une prière qui est intérieure, qui vient du cœur… Saint Pierre l’avait déjà dit, même Jésus, partout où sur la terre un homme cherche Dieu, respecte la justice, il est aimé de Dieu.

C’est ce que j’ai voulu traduire. Soyons vraiment denses. Ne soyons pas des pailles humaines, intellectuelles qui sont emportées au coup de vent. Et si on a cette spiritualité d’Ebène, cela permet de recevoir les autres, sans cesser d’être soi-même. De s’ouvrir aux autres et de s’ouvrir aussi aux évènements.

Comme anecdote, mes collègues anglophones (américains) me faisaient rire avec une histoire. Deux religieux qui sont prêtres, avaient pris l’avion pour venir voir le nouveau continent en Europe. En plein vol, chacun d’eux sort son office. Mais comme c’est au milieu des autres, chacun prie, mais le même office dans sa Bible. Au cours du vol, on leur dit : « Attachez vos ceintures, rejoignez vos places parce que nous traversons une zone de turbulence. » Ils continuent à prier puisqu’ils sont assis le temps de mettre la ceinture. Mais le message revient : « Attention, c’est de plus en plus violent. Ne bougez pas de vos places. » En ce moment, ils ont arrêté de prier pour s’assurer qu’ils sont vraiment bien assis. Mais hop, on dit que « L’ouragan est là. Nous sommes perdus. Que chacun prie son Dieu. » Dans ces conditions, ils ferment leurs livres de prière et un qui dit : « Et si on récitait un ‘’Notre Père’’ ». On a donc l’impression que quand on ne vient pas à l’intérieur de soi-même, c’est comme des enfants qui s’amusent avec la vie, les choses de la vie, le vivre ensemble. Si on est présent à soi-même, on doit à chaque être, chaque évènement, sa densité voulue.

Selon votre expérience, qu’est-ce qui pourrait expliquer que les gens ne soient pas présents à eux-mêmes ?

Le diable, c’est l’intelligence des intelligences après Dieu. Alors, il n’a pas besoin de faire du bruit pour manifester sa présence. De même aussi, l’Esprit Saint, l’Esprit de Dieu, il sera présent là où on l’appelle. Mais le diable amène à la distraction. Ce qui fait que quand l’humain se sent fort, il veut se détendre. Il se détend, s’amuse de plus en plus, jusqu’à arriver à l’étourderie. Toute chose qui est une menace pour chacun d’entre nous et même des institutions. En témoigne l’histoire des grands empires qui ont connu aussi leur déclin.  A un moment, l’homme se sent fort et bâtit des murs pour se protéger. Quand il sort, c’est pour annexer les autres. Il y a des personnalités qui sont ainsi, des institutions qui fonctionnent de cette manière également. Dans le commerce, l’économie, on veut devenir l’étendard. Alors les autres sont anéantis. A ce moment, ce sont les préoccupations qui nourrissent la vie, l’intelligence. L’Evangile a un passage dessus. Un homme dont les champs avaient bien produit. Il se demande ce qu’il va faire de sa récolte qui s’annonce bonne. Il se dit finalement : « Je vais démolir les anciens greniers et bâtir de nouveaux pour y mettre ma récolte et je dirai à mon âme (c’est-à-dire à lui-même) : maintenant, sois tranquille, mange et dors normalement. » La question essentielle qu’on lui pose à la suite : Si dès aujourd’hui, le Seigneur prend ton âme… ?

La conclusion dans l’Evangile est d’être productif non seulement pour nous, mais pour cette terre et aussi pour ce qui vient après la vie sur terre.

Tantôt, vous avez dit que dans le livre c’est la page 9 qui plait le plus. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

C’est une histoire qui peut être longue mais courte aussi. Par tradition familiale, je suis de cette ville (Bobo-Dioulasso). Notre famille est chargée de l’initiation communautaire (pas celle de confrérie) et aussi de l’initiation de la jeunesse et celle des masques également, parce que les trois sont liées. Alors, quand on voit les étapes de l’initiation, au moment où tu es conscient d’être un homme et qu’on te reconnait comme tel, c’est que tu as et la pensée et l’action. Pas forcément individuelle mais dans la promotion. En ce moment, la promotion se distingue des non-initiés. Les adolescents, à un moment donné, on dit qui a fait cela. On dit que c’est un tel, mais sans conséquence. Mais on dit qui a fait cela et on dit que c’est un tel. Un tel qui est initié ? Cela doit être réprimé, puni pas seulement sur le fautif, mais sur toute la promotion.

Dans le christianisme aussi, on dit des trois premiers sacrements que ce sont des sacrements d’initiation. Mais effectivement après cela, tu es un baptisé adulte. Tu dois parler comme quelqu’un qui a conscience de l’action qui doit découler de cette action. Et tu dois agir comme quelqu’un qui pense et non pas comme un étourdi. En même temps, dans cette tradition religieuse, que j’élargis à toutes les traditions, tu dois penser et agir en homme et femme qui croit et qui prie. Dans un programme de jeunes, il faut aligner les trois. Un agenda pour penser, un autre pour agir et enfin, un agenda pour croire et prier.

Extrait de la page 9 du livre: « Penser en Homme/Femme qui agit. Agir en Homme/Femme qui pense. Penser et agir en Homme/Femme qui croit et qui prie. Agenda pour penser, agenda pour agir, agenda pour prier. Accorde à tes enfants, Père des cieux, d’avoir la claire vision de ce qu’ils ont à faire. Donne-leur, donne-nous, donne-moi de concevoir ce qui est juste, beau, bien vrai et donne-leur la force de l’accomplir jusqu’au bout selon ta volonté. Amen ! »

Il y a aussi que parfois, malgré tout ce que l’on possède dans le présent, qu’on n’en profite pas. On est d’ailleurs malheureux parce que tout simplement on est préoccupé par le moment futur. Est-ce que cette manière de voir les choses peut s’inscrire également dans le titre du livre ?

Quelqu’un m’a dit comme vous, qu’il faudrait tout un article sur le titre. Effectivement, l’épisode du cultivateur dont les champs avaient bien produit et qui envisageait de construire de nouveaux greniers… Il y a aussi le passage de Jésus qui dit de regarder les oiseaux, encore que Saint Augustin dit que les oiseaux ne restent pas toujours dans les arbres à chanter. Ils vont chercher leur eau et leur pitance quelque part. Mais il dit, la liberté qu’ont ces êtres, alors, lequel d’entre vous qui à force de penser rendrait ses cheveux noirs ou blancs. Alors, ne vous préoccupez pas de l’avenir : ce qu’on va manger demain, de quoi on va vivre demain, ce qu’on va porter demain. Demain se charge de lui-même. Bien sûr, ça c’est le Prophète qui parle de façon absolue. Effectivement, ceux qui l’ont expérimenté, leur lien en l’absolu fait qu’autour d’eux, les humains redeviennent humains.

Tandis que ce que vous exprimez, on a quelque chose aujourd’hui, on dit : et demain ? Alors, on n’est plus présent au présent. On est projeté dans un vide…On veut tellement avoir qu’on cesse d’être. Tandis que quand on est présent à soi-même, on existe. Et quand on existe, on peut apporter quelque chose et non pas être là à se protéger disons contre l’avenir.

Mgr Anselme Sanon (gauche) et le Pape Benoît XVI (droite) lors de la rencontre pontificale de la culture à Rome en 2008. © DR

 

Quand on analyse votre parcours, sans rentrer dans une certaine polémique, on a du mal à dissocier le religieux du traditionnel ou du culturel. Cette importance que vous accordez au traditionnel et au culturel, qu’est-ce qui peut l’expliquer ?

 (Rires). Votre question, elle est vraiment importante pour moi. Même certains de mes élèves ou de ma génération, nous déplorons la situation de cette mère Afrique qui est le rendez-vous de toutes les cultures sauf la sienne. Dans la thèse (Tierce Eglise, ma Mère ou la Conversion d’une communauté païenne au Christ) que j’ai soutenue, bientôt 50 ans de cela, j’ai envoyé des exemplaires à certains de mes aînés et aux Evêques de ce pays. Il y a un Evêque, Monseigneur Jean Le Sour, capitaine de l’armée française, qui a fait le déplacement depuis Nouna pour venir me voir à Koumi où j’étais professeur au grand séminaire. Quand je l’ai reçu dans mon bureau, il dit : « Je suis venu vous voir. J’ai lu votre thèse. C’est formidable. Vous m’avez appris une chose, c’est que vous aussi vous avez une culture. Les Bobos aussi ont une culture. Nous quand on arrivait (1927-1928), on nous disait, vous allez les trouver dans leur façon de faire ; il y a des coutumes qui sont bonnes, il faut les conserver. Mais il y a des coutumes qui sont mauvaises. »  Donc notre être, on pourrait dire social, était réduit à bonne et mauvaise coutume.

C’est donc après ma thèse, et avec certains de ma génération, que j’ai introduit les cours d’africanité dans les programmes.

 Des cours d’africanité, il s’agit de quoi concrètement ?

Le panafricanisme ce n’est pas être Africain contre quelqu’un. C’est être Africain dans le concert de l’humanité. Si on prend l’histoire des Arts, les Picasso sont considérés comme des grands hommes. Et certains d’entre nous courent ici pour aller regarder Picasso. Mais je dis, Picasso a eu son inspiration en voyant des masques africains.

L’africanité, ça veut dire quoi ? C’est notre sol sur lequel on est né, avec son soleil et tout. C’est en même temps ce que cette culture a produit pour l’humanité. Je prends souvent l’exemple de l’Eglise. A un moment donné, c’est le latin… Je dis est-ce que vous savez que c’est l’Afrique qui a porté le latin à Rome ? Parce que de l’Afrique, surtout l’Afrique du Nord, on apportait le blé, l’huile d’olive et les esclaves à Rome. L’Afrique du Nord étant colonisée, parlait le latin. Et ces esclaves, qui ont construit une bonne partie des monuments de Rome, parlaient le latin. Certains sont devenus chrétiens et ils étaient plus nombreux que le peuple romain, surtout pendant la persécution. Et ils ont dit, nous sommes nombreux, est-ce qu’on ne peut pas avoir les cérémonies en latin ? C’est votre langue avant tout. C’est ainsi qu’ils ont sauvegardé cette langue. Et sept siècles après, on se demande si le latin peut entrer dans une tête de nègre ! Ce ne sont pas des choses que j’invente.

Toute cette histoire-là et maintenant ce que nous vivons, le sous-sol, le sol aussi. Ce que ce continent porte… Il y a un groupe de jeunes qui disaient : « l’Afrique aux africains. » Je dis, pas dans le sens de l’Amérique. Mais approprions-nous, nous-mêmes, nos richesses, nos valeurs. Cela ne nous amène pas à négliger, à houspiller les traditions, les valeurs des autres. Mais qu’on soit capable d’être nous-mêmes.  L’identité et, comme le disait aussi Mobutu, l’authenticité. A partir de cela, nos capacités, nous nous les approprierons. Dans l’histoire de la technique, surtout aux Etats-Unis, certaines des inventions ont été faites grâce à des Noirs, aux esclaves qui ont été importés vers ce pays. Pourquoi tout d’un coup, ce génie est arrêté ? Parce qu’il y a un complexe d’infériorité qu’on a insufflé dans nos mentalités, avec ce rêve d’aller de l’autre côté parce qu’il y a ceci ou cela. (…).

Le panafricanisme ce n’est pas être Africain contre quelqu’un. C’est être Africain dans le concert de l’humanité. Si on prend l’histoire des Arts, les Picasso sont considérés comme des grands hommes. Et certains d’entre nous courent ici pour aller regarder Picasso. Mais je dis, Picasso a eu son inspiration en voyant des masques africains. Quand il vu ces masques, il a compris qu’on pouvait créer au-delà de ce classicisme qui datait presque de quatre siècles. Il y a un autre, dont le nom m’échappe, qui s’est inspiré de l’art de Brazzaville, ce personnage en filigrane en fil de fer qui porte un bâton et un chapeau sur la tête. Lui aussi (l’artiste), il a fait fortune en Europe.

Je dis à nos artistes peintres et autres, faites attention ! Ce n’est pas la beauté classique qui fait la beauté artistique. Il ne faut pas confondre beauté esthétique et beauté artistique. Autrement, vous ne ferez jamais école. Et puis vous nous vendez tout simplement à l’extérieur. Cela se passe dans tous les domaines. Vous voyez actuellement le Faso Danfani (pagne traditionnel burkinabè), je l’ai porté jusqu’en 1954 (après son Brevet). On m’a dit : « Toi aussi Anselme, à ce niveau-là, tu vas continuer à porter ces tenues-là encore ! (C’est une tenue qui est aujourd’hui très prisée par les Burkinabè : ndlr) » Pour la petite histoire, moi j’ai laissé tomber. Mais au Congrès des Arts, le Burkina, la Haute-Volta en son temps s’est distinguée par le chapeau de Saponé.

Quand j’ai commencé la formation au séminaire, pour traiter des Arts africains, j’ai demandé aux séminaristes, de retour des vacances, d’amener des tenues de chez eux. On a fait une exposition de l’habit africain. Les étudiants venus de partout. En cours de route, j’ai dit : « vous voyez, l’Afrique ne se trahit pas. » Cela a amené les séminaristes à, parfois, porter ces tenues. Quand j’ai été ordonné Evêque, je laissais faire, mais tous les Prêtres du Diocèse, dont une vingtaine d’africains et les autres étaient des Européens, ont porté les grands boubous tissés ici (Bobo-Dioulasso) et en grande partie à Dédougou.

 Dans une de vos interventions, vous soutenez que le développement culturel est le premier levier du développement tout court. On a l’impression qu’en Afrique, nous avons délaissé notre développement culturel…

La citation, en fait, est de Joseph Ki-Zerbo que j’ai eu comme jeune enseignant. Il m’avait tellement impressionné que je l’ai suivi dans le domaine des idées. Pour lui donc, la culture est le levier fondamental du développement. Par la suite, il a enseigné aussi le développement endogène, avec cette expression « Si on couche sur la natte d’autrui on dort à même le sol… »

Mais qu’est-ce que la culture ? Je cultive mon champ, je développe les capacités du lieu où je suis. Ce qu’on dit aujourd’hui riziculture, pisciculture, etc., je dis nos pauvres ancêtres savaient cela déjà. L’autre élément, je cultive mon esprit, mon intelligence et tout ce qui fait que je suis humain. C’est sous cet aspect que les occidentaux ont pris la culture dont la culture intellectuelle, de savant. Alors ceux qui n’accèdent pas de cette façon, ils sont sauvages ; comme s’ils n’avaient pas d’intelligence eux aussi. Le troisième élément, je cultive mes relations avec ce qui me dépasse. Ce sont donc les trois dimensions fondamentales que je vois en la culture.

Mgr Anselme Titianma Sanon a joué un rôle prépondérant dans la résolution de certaines crises socio-politiques au Burkina et ailleurs en Afrique. © DR

 Vous avez été président de la Commission d’enquête indépendante instituée à la suite de l’assassinat du journaliste Norbert Zongo (13 décembre 1998). Comment avez-vous vécu cette situation ?

Il faut d’abord dire, et cela sa famille le sait, Norbert était pour moi un ami intellectuel. Je lisais ses articles, on se retrouvait, parfois lui-même venait chez moi. La dernière fois qu’il a passé chez moi, il a dit : « Je me sens en danger. Je ne sais pas si on va se revoir. » Et l’évènement (sa mort) est arrivé à peine 15 jours ou trois semaines après.

Mais avant d’aborder la Commission, c’est comme si Norbert Zongo vous a fait une confidence prémonitoire. Aujourd’hui, quand vous y pensez, à ces propos, qu’est-ce que cela suscite en vous ?

Je dis qu’entre lui et moi, on partageait cette confiance jusqu’aux capacités morales de l’homme, tout en étant pour la vérité. Une fois quelqu’un m’a dit est-ce qu’il n’exagère pas ? Un jour, lors d’une émission, j’ai dit que la vérité se fera sur cet évènement, pas selon moi dans l’esprit d’une vengeance. Alors, ce n’est pas lorsque j’y pense. Il y a des évènements qu’on a vécus et qui reviennent tous les jours dont le cas de Norbert Zongo.

Alors pour revenir à la Commission…

C’est le 1er mai 1999, il y a eu message du président (Blaise Compaoré à l’époque) et qui parlait d’un Comité de sages.  Moi j’étais sur le point de voyager. J’ai même donné des consignes à mon chauffeur par rapport à mon retour. Au retour à l’aéroport, le chauffeur était là. En rentrant dans la voiture je lui demande : « Tu as bien prévenu le Secrétaire général de la Conférence épiscopale que j’arrivais ? » Oui, répond le chauffeur. Je l’ai prévenu et il m’a même dit de vous amener au Centre Lamizana. Je dis pourquoi ? Il répond que les Evêques y sont en réunion. C’est l’affaire du président et Norbert Zongo. Alors je dis allons-y. Quand nous sommes arrivés, ils étaient en réunion. Le président de la Conférence épiscopale était Mgr Jean Baptiste Somé qui m’accueille en ces termes : « Bienvenu. On n’a pas pu vous prévenir à propos de cette réunion. On a même fait une chose qu’on n’a pas l’habitude de faire. On a répondu à l’appel du président du Faso, qui demande deux membres de la communauté catholique et des représentants de haut niveau. Alors on a décidé d’envoyer Mgr Paul Ouédraogo (actuel Archevêque de Bobo-Dioulasso) et Mgr Anselme Sanon. » Je suis resté là. Après, la liste est sortie. On part à la première réunion de prise de contact et voilà qu’on me désigne comme le président de la Commission.

La tâche a-t-elle été facile ?

On a vraiment travaillé de très très bonne foi. Mais à certains moments, j’en étais presque les larmes aux yeux de voir comment certaines méchancetés ont pu se produire dans ce pays. Non seulement du point de vue assassinat, du point de vue économique mais aussi du point de vue sociétal. Parfois on s’arrêtait là et Saye Zerbo (ancien président de la Haute-Volta aujourd’hui Burkina Faso) disait : prions Jésus ! C’était un des moments les plus pénibles pour moi dans ce pays.

Mais auparavant, depuis 1973 et même avant, dans certaines situations tendues, on m’envoyait parfois même à mon insu et c’est en cours de route qu’on m’en informait. De 1973 à 1998, j’ai fait un certain nombre de pays pour cela. Les faits les plus marquants, vous voyez hier (l’entretien a eu lieu le dimanche 29 décembre 2019), à Mogadiscio ce qui s’est passé. Depuis l’indépendance, bon Dieu ! Qu’est-ce qu’ils cherchent, qu’est-ce qu’ils vont gagner ? Ils n’ont jamais eu la paix, on pourrait dire tranquille. Alors on m’a envoyé en mission, dans la deuxième ville du pays Un autre plus marquant, c’était au Mozambique. Quand ils ont retrouvé la paix, j’y suis reparti, le président d’alors voulait me recevoir mais finalement, sur son instruction, c’est son ministre de l’éducation qui m’a reçu. En résumé des entretiens, ils ont dit : « Vous avez été avec nous pendant notre guerre. Vous nous avez vus et vous savez que nous savons faire la guerre. Maintenant, soyez avec nous pour nous apprendre à faire la paix. » Il y a aussi le Rwanda, le Burundi… Alors pour mon pays aussi, il y a eu cet espace de 40 jours où on a essayé de faire ce qui nous était demandé. Mais à certains moments c’était pénible. Un Burkinabè a pu faire ça à un autre Burkinabè ? Parce que tout ce qui s’était passé, crimes économiques, crimes politiques, papapaaa….

Affaire Norbert Zongo : On a vraiment travaillé de très très bonne foi. Mais à certains moments, j’en étais presque les larmes aux yeux de voir comment certaines méchancetés ont pu se produire dans ce pays. Non seulement du point de vue assassinat, du point de vue économique mais aussi du point de vue sociétal. Parfois on s’arrêtait là et Saye Zerbo (ancien président de la Haute-Volta aujourd’hui Burkina Faso) disait : prions Jésus ! C’était un des moments les plus pénibles pour moi dans ce pays.

Mais selon vous, avec la dimension religieuse, culturelle, traditionnelle que vous avez, est-ce que vous avez des explications qui permettent de comprendre pourquoi l’homme peut atteindre ce sommet de violence en termes de crimes politiques et économiques ?

Des explications…, parfois je dis que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Quand on voit l’histoire de l’humanité, dans certaines situations, s’il n’y a pas un cran d’arrêt, alors la violence appelle la violence, la guerre appelle la guerre, pour parler comme un chanteur congolais qui dit que l’argent appelle l’argent. La période esclavagiste exacerbée a amené un mouvement de populations qui a été couvert par la colonisation. A chacune des interventions que je fais, je dis qu’il faut remettre sur la table certaines questions non dites ou des situations qui ont été mises en couveuse. Certains comportements (pour ce qui est de la crise suite à l’assassinat du journaliste Norbert Zongo) ne relevaient pas du Burkinabè de 1998. Mais quand on voit les en-dessous, les questions des finances, de leadership et tout… L’explication qu’on donne aujourd’hui, on dit les forces du mal. Mais celles-ci ne sont pas en train de se promener. Parfois quand certaines personnes interviennent, on voit que leur mental n’est pas assaini, n’est pas calme. Ça cache déjà les germes de violence.

L’éducation dans ma vision est fondamentale et il y en a eu de rater quelque part. Mais il faut, par-delà les barrières d’éducation et autres, voir les points d’unité ; un cœur d’homme qui soit humain. Ce n’est pas pour cela qu’on est faible. Mais c’est parce qu’on est fort qu’on peut justement dépasser ce qui parait insupportable. Pour dialoguer, on ne s’assoit pas parce qu’on est d’accord. C’est justement parce qu’on n’est pas d’accord qu’on s’assoit pour dialoguer.

Le Burkina Faso a traversé et traverse toujours des difficultés. Vous en êtes témoin. Le coup d’Etat en 2015, le terrorisme, on parle également de réconciliation nationale. Selon vous, que faut-il faire pour aller de l’avant ?

Ce sont des situations, même si c’est au Sri Lanka où se passent des évènements douloureux, je me sens concerné, à fortiori quand c’est dans cette cuvée (Burkina Faso). Je ne sais pas ce qu’on va tirer dans la célébration du centenaire (la colonie de la Haute-Volta actuel Burkina Faso a été créée le 1er mars 1919). Il y a le travail des historiens, des enseignants, des pédagogues, etc. Parce qu’il y a un tas de miettes, de pétilles que nous trouvons, si on ne les met pas ensemble, cela parait du décousu… C’est cet effort-là, non seulement de penser à la réconciliation mais aussi de penser la réconciliation. Qu’est-ce qui manque aujourd’hui pour qu’on se réconcilie ? Sinon, on fait le tour de la question. Par contre, si on prend du côté de l’insécurité, il faut avoir un cœur de citoyen et non se sentir comme non-concerné par les zones touchées.

Pour d’autres, concernant la réconciliation, il faut que leurs frères soient vengés. Je dis qu’il n’y aura jamais la réconciliation par la vengeance. Certains discours pour une marche pour la paix avec des slogans qui n’ont rien de pacifique. L’humanité depuis les Romains disait que si tu veux la paix, prépare la guerre. Les prix Nobel de la paix dont Paul VI disent que si tu veux la paix, prépare la paix. Comment pouvons-nous préparer la paix dans nos cœurs, dans nos familles, dans la cité ? Ce que je dis ici à Bobo-Dioulasso, je dis que depuis le 14e siècle, cette cité a accueilli tout le monde. Il faut cet esprit d’accueil.

Quels sont vos vœux pour le Burkina et l’Afrique entière en 2020 ?

De l’homme de l’église, on attend surtout des prières. Comme le disait mon ami, chef adjoint de Nanoro (commune rurale du Centre-ouest du Burkina), Burkinabè, Africain, prend conscience de ton identité. Où sont tes valeurs ? En même temps, soit authentique et non pas un suiveur de ceci ou cela, que ce soit de l’intérieur ou de l’extérieur de ton authenticité. Je demande à Dieu d’aider à développer tes capacités. Certains ont voulu se développer à l’encontre des autres. C’est cela la colonisation, l’impérialisme. Aujourd’hui, développer ses capacités pour être utile aux autres, pour apporter à cette humanité burkinabè, africaine ce que le Créateur a mis en toi. Et surtout, je ne parle pas seulement comme Evêque catholique mais comme Africain, réapprenons à nous aimer ; ce que nous ancêtres disposaient comme la solidarité. Nous aimer, cela signifie ne pas ignorer l’autre, ne pas le couvrir de certains préjugés. Avoir le courage de tendre la main à l’autre, le courage de se saluer. Humanisons-nous. Alors devenons humains et nous allons humaniser non seulement cette année mais chaque pays et notre humanité africaine. Que le Dieu de la paix soit avec tous !

Propos recueillis par Basidou KINDA

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